Le rasoir jetable

Comme l’outil qu’emploient les saulniers pour cueillir la fleur de sel à la surface des oeillets, comme celui qu’emploient les dessinateurs industriels pour tracer des parallèles, le rasoir jetable est en forme de T. C’est une forme simple et rassurante adoptée par de multiples objets aussi modestes qu’essentiels comme la béquille, le tomahawk ou l’antenne de télévision.

 

Sa masse et ses dimensions sont celles d’un porte-plume et, comme icelui, on le saisit du bout des doigts.

 

Accolées en imperceptible décalage, deux lames en sont les pièces essentielles. Redoutablement affûtées, elles sont néanmoins pacifiques et leur tranchant n’en a qu’aux barbes insoumises. Mais de quelle manière ! Ramollis par une eau chaude et savonneuse, tronçonnés vif au ras de l’épiderme, les poils succombent en rang serré sous la caresse de l’outil. 

 

Face à ses confrères électriques, le rasoir jetable a tous les charmes du voilier : il est svelte, sobre, efficace, élégant, silencieux et délicieusement surrané. 

 

Prenant à rebrousse poil les zélateurs de la motorisation tout azimuth, il a su conquérir les joues les plus lascives et les mentons les plus volontaires.